mercredi 30 septembre 2015

Armée du Social (3) : William et Karl : même combat ?

Karl Marx et William Booth
Lorsque les chrétiens veulent se mettre à l'action, ils ont tendance à être obnubilés par des questions secondaires. En effet, souvent la seule question que les chrétiens se posent face à une tragédie est : « que faire ? », ou pire « comment réagir efficacement ? ».

Pourtant, la question fondamentale devrait-être : « Que signifie ce que nous vivons » ; c'est-à-dire que nous devrions tout d'abord être au clair sur l'interprétation à donner aux événements. Or, c'est justement le but de la parole prophétique que de nous conduire dans cette question. En effet, le prophète n'est pas là pour prédire le futur, mais pour interpréter le présent : le prophète nous dévoile ce qui se joue réellement dans les événements. Ce n'est pas une analyse économique, sociale ou politique de la situation, mais c'est le dévoilement de ce qui échappe à l'analyse humaine (en ce sens, la parole prophétique est a-rationnelle).

Or, face au spectacle de l'immense misère de l'est londonien du XVIIIe siècle, deux prophètes se sont levés : William Booth et Karl Marx. Ils ont tous deux eu une parole « prophétique », au sens où ils ont commencé par interpréter les événements auxquels ils assistaient.

Pour faire extrêmement simple, l'interprétation de Karl Marx était que cette misère était due à la domination socio-économique d'une classe (bourgeoise) sur une autre (prolétarienne). Mais en même temps, Karl Marx développe l'idée que l'histoire est traversée par une force qui va créer un monde nouveau qui mettra fin à cette domination (et qui passera nécessairement par un changement révolutionnaire). Cette force dépasse l'action humaine : il n'y a rien à faire d'efficace maintenant, sauf à préparer l'avenir qui se met en place.

William Booth développe quant à lui, une interprétation plus spirituelle : la misère n'est que le résultat du péché qui maintient le monde en esclavage et la population misérable de l'est londonien (qui vit en quelque sorte les prémisses de l'enfer) est la victime collatérale de cette domination. Contrairement à Karl Marx, William Booth ne croit pas au processus de l'histoire mais en Dieu qui agit dans l'histoire et qui a déjà acquis la victoire contre cette domination dans la mort et la résurrection du Christ.

Ainsi, nous aurions tort de considérer que William Booth prêchait une forme de christianisme social qui exhorterait simplement à aider les nécessiteux. Non, il parle de fondamentalement de « délivrance », d'une révolution spirituelle, seule capable de changer réellement les choses. Les chrétiens ont à proclamer (et à vivre) une délivrance des pouvoirs de ce monde qui veulent régner sur nos vies (à commencer par Mammon – le pouvoir de la richesse).

Mais ne prenez pas William Booth pour un vendeur de rêves. Au contraire, il était peut-être encore plus matérialiste que Marx car il appelait les salutistes à  vivre concrètement – dans leur quotidien - les temps nouveaux qu'a ouverts Jésus à la croix et à en payer le prix (l'incompréhension, le rejet, et même parfois la violence).

William Booth appelle donc à vivre de manière « agressive », c'est-à-dire en confrontation avec ces puissances qui veulent diriger le monde en rébellion face à Dieu (comme si Dieu n'existait pas) en proclamant (et incarnant) que leur rébellion et leur pouvoir ont été anéantis par l’œuvre de Jésus-Christ à la croix.

Bien évidemment, les chrétiens ont le devoir de faire œuvre de charité afin de consoler tant bien que mal les vies brisées par les puissances de ce monde, mais en se rappelant que ce ne sont que là que de maigres palliatifs à la douleur alors que la guérison dépend d'une force plus profonde que l'action humaine.

Ainsi donc, l'action salutiste ne devrait pas commencer à vouloir « faire » quelque chose à tout prix mais doit commencer par discerner l'action divine dans l'histoire humaine (ce qui est le propre de la parole prophétique). Sinon, nous sommes conduits à ne pas nous engager dans le bon combat – surtout si nous sommes poussés par le désir de montrer que les chrétiens « font quelque chose ».

Le drame, c'est que l'église (y compris l'Armée du Salut) manque aujourd'hui cruellement d'une parole prophétique. Mais serions-nous prêts à l'entendre alors que nous avons tendance à systématiquement éliminer de nos discours tout ce qui n'est pas considéré comme « audible » ?

lundi 14 septembre 2015

Armée du Social (2)

Cet article, un peu plus théorique que les autres, utilise des réflexions du méthodiste S. Hauerwas et du Major Dean Pallant.
Ma conviction est que la crise identitaire que l'Armée traverse l'empêche d'analyser clairement son action sociale. Comme une grande partie du christianisme occidental, l'Armée a laissé la modernité changer son idée de la foi. En effet, la modernité a enfermé les convictions religieuses dans la sphère privée : c'est une question qui doit rester strictement personnelle et individuelle et qui ne doit surtout pas déranger l'idéologie dominante de la société (quelle qu'elle soit).

Ainsi, nos convictions religieuses n'ont plus vraiment d'influence concrète sur notre marche dans le monde. Au mieux, elle sont reléguées à être les « motivations » de notre action (surtout pour notre action auprès des autres), mais nos convictions n'en déterminent véritablement pas la forme et le but. En conséquence, c'est l'idéologie du monde qui va marquer concrètement notre action… et le pire, c'est que les convictions religieuses deviennent peu à peu une justification de la culture dominante.

Pour dire les choses plus brutalement, nous avons « enfermé » nos convictions religieuses à la porte de notre cœur, c'est le monde qui nous dicte notre façon de marcher et nos priorités, et pour se sentir bien dans sa peau, on dit que nos convictions religieuses sont ce qui nous « pousse » à agir de la sorte. D'ailleurs, la société se fiche de savoir quelles sont nos « motivations », tant que l'on marche selon l'idéologie dominante.

Prenons un exemple, l'idéologie dominante aujourd'hui (qui devient même du fétichisme) ce sont les droits de l'homme (DH). On nous ordonne de nous agenouiller devant ce fétiche sous peine d'être pris pour des barbares sanguinaires (même si l'art 18 qui donne le droit de témoigner publiquement de notre foi est de plus en plus bafoué en France). Et bien, je vais en choquer plus d'un, mais je ne suis pas « droit-de-l'hommiste » ! je suis chrétien. Alors les chrétiens me répondent souvent : on épouse les droits de l'homme justement parce qu'on est chrétien. Et on en revient à ce que je disais tout à l'heure, c'est l'idéologie dominante qui détermine nos actions, nos convictions chrétiennes étant réduites à une pure motivation.

Or, l'idéologie des DH porte une idée de l'homme qui n'est pas celle qui est portée par la Bible. En effet, les DH développent une image de l'homme qui puise sa dignité dans son individualité et ses droits. L'espérance est alors portée par une vision de l'homme comme un pur individu - indépendant des autres - caractérisé uniquement par ses « droits à ».

Or, en tant que peuple de Dieu, nous ne croyons pas que l'homme sera restauré en tant qu' « image de Dieu » par l'imposition des DH. Car on pourrait alors justifier l'utilisation de la violence pour imposer les DH, ce qui est contraire à la marche derrière Jésus qui n'a pas imposé par la violence le Royaume de Dieu. Mais en plus, l'instauration des DH se fait par l'imposition de normes et de procédures, plutôt qu'en une véritable transformation de l'être à commencer par sa relation à Dieu.

En effet, si le monde voit dans l'égoïsme la racine de tous les maux (dont la solution serait l'altruisme), le peuple de Dieu voit l'égoïsme humain comme l'instrument de sa volonté de vivre indépendamment de son Créateur dont la véritable cure commence par la repentance.

Comme le disait William Booth :
Pour avoir un homme profondément sauvé, il ne suffit pas de lui mettre un nouveau pantalon, de lui donner un travail régulier, ou même de lui donner une formation universitaire. Toutes ces choses sont à l'extérieur de l'homme ; et si l'intérieur reste inchangé, vous avez gaspillé vos efforts. Vous devez en quelque sorte greffer sur la nature humaine une nouvelle nature, qui a en elle l'élément du Divin. (Général William Booth, In Darkest England And The Way Out)

Pour le peuple de Dieu, l'espérance du monde, c'est le Christ et non la démocratie ou les DH par exemple (même si, pour le monde, une telle position est pure folie). C'est un point fort qu'il nous faut sans cesse réaffirmer. Nous devons réfléchir à l'espérance que nous portons. Que cherchons-nous exactement en « aidant » matériellement les personnes. La culture dominante nous impose une vision de l'accomplissement humain, d'un homme "restauré", comme ayant un toit, un travail, et de quoi vivre « dignement ». Pour un chrétien, une vie restaurée est avant-tout une vie en Christ, une vie transformée et restaurée par Lui. C'est notre espérance, notre but, notre idéal. Et il est très important de garder cet idéal en tête, lorsque nous déployons une aide matérielle. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas partager certains combats avec d'autres associations non-chrétiennes, mais nous ne sommes pas engagés dans la même guerre, et donc nous ne sommes pas fidèles à la même « divinité ».

Il est donc important que l'Armée soit au clair sur sa vision du monde et sur l'idéal vers lequel elle tend, car aujourd'hui elle a tendance à se faire dicter son action dite "sociale" (et donc ses idéaux sur la restauration de l'homme et du monde) par l'idéologie dominante (y compris les prérogatives de l'état) ; tant sur la forme, que sur le fond.

mercredi 5 août 2015

Armée du Social (1)

La question de la place du « social » dans l'Armée du Salut est une question épineuse qui a fait l'objet de nombreuses publications en tout genre (articles, livres, thèses, …)
Cette série d'articles n'a pas pour vocation de vouloir réinventer la poudre. Entre autres, je n'attaquerai pas vraiment l'approche « historique », n'étant pas assez compétent sur ce sujet. Tout au plus, pouvons-nous garder en mémoire que des controverses autour de la place du social dans l'Armée du Salut ont été présentes dés les toutes premières décennies du mouvement.

Je précise immédiatement qu'il n'est pas question de faire ici de la Fondation, l'ennemi de l'Armée, n'en déplaise à certains esprits chagrins. Même si l'unité Congrégation-Fondation est un vrai débat, je ne m'intéresserai pas à la Fondation pour 3 raisons :
 - la Fondation a toujours fait ce pour quoi elle a été créée (et elle le fait très bien),
 - la création de la Fondation n'est pas la cause de tous les maux de l'Armée, mais l'aboutissement juridique d'une crise identitaire qui est en germe dans l'Armée depuis des décennies (par exemple, l'autobiographie du Commissaire Charles Péan met en lumière une scission social-évangélisation qui très palpable déjà dans les années 50-60),
 - la réaction de certains salutistes face à la création de la Fondation n'a pas toujours été spirituellement exemplaire, démontrant un certain attachement aux « richesses » (finances, image, honneurs, … ) que l'action sociale institutionnalisée représentait.

Dans un poste de l'Armée du Salut, il est d'usage de dire qu'il y a une "action d'évangélisation" (qui aujourd'hui est résumée à une activité d'église classique avec très peu d'évangélisation en réalité) et une "action sociale". Cette distinction ne date pas d'hier puisque le Général Coutts (1963-1969) présentait déjà l'Armée du salut comme étant à la fois une église et à la fois une œuvre humanitaire. Mais cette distinction me pose problème car cela revient à nier que l'Armée du Salut est - en elle-même - une action "sociale".

Or l'Armée du Salut est – par définition – une action auprès des gens de l'extérieur, notamment des plus démunis (quel type d'action ? pour des personnes démunies de quoi ? Là est un autre débat). L'Armée du Salut a comme vocation d'être l'organe le plus à la périphérie du Corps du Christ (pour réutiliser une idée du Pape François). C'est un mouvement dont les premiers « bénéficiaires » ne sont pas en son sein (ni de l'Armée, ni du Corps du Christ). L'Armée du Salut est une œuvre constamment dirigée vers la 100e brebis perdue. Elle est profondément une action "sociale" !

Or le premier drame, c'est justement qu'elle n'est plus comprise comme une action sociale. Elle devient un club d'activités dont le but est de divertir (pour ne pas dire « occuper ») ses membres. Ses « membres » sont de moins en moins des militants envoyés vers les « sans-église » mais deviennent les premiers bénéficiaires des activités de l'Armée, sans que cette dernière ne les pousse vraiment à s'engager dans son combat premier : le Salut des perdus. (Bien sûr, il ne faut pas généraliser, car des actions formidables ont lieu - comme les camps Forever - mais c'est quand même une tendance générale).

Je suis perplexe de voir que les congrès et camps de l'Armée (qui à l'origine sont de formidables occasions de mobilisation) sont compris par certains comme une occasion de créer du lien de copinage entre « salutistes » plutôt que comme des occasions de mission (ou au moins de se nourrir pour la mission). Cela crée une identité salutiste qui au lieu de se forger sur l'appartenance à une mission commune, se forge sur une familiarité qui s'établit de camp en camp et par liens familiaux. Résultat des courses : on se retrouve avec un réseau de « salutistes » qui non seulement n'est plus tourné vers l'extérieur, mais qui en plus devient impénétrable aux personnes extérieures qui se sentent exclues des discussions se remémorant les bons moments passés durant les camps. C'est une catastrophe d'autant que le moteur de toute cette machine devient moins la passion des âmes qui se perdent que la volonté de venir se faire du bien, se divertir ou se développer.

Alors pour résumer mon premier point, le problème de l'Armée n'est pas qu'elle "ait" une branche « action sociale ». Le problème est que l'Armée du Salut est de moins en moins comprise comme une action sociale, une action vers les autres.

La suite au prochain épisode, mais n'hésitez pas à réagir....

mardi 28 juillet 2015

Sauver ou Servir (7) : le lion et le chien

Tel maître, tel chien
Quelqu'un me rappelait récemment ce verset biblique : « Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort » (Ecclésiaste 9,4). En méditant ce verset, j'en suis venu à me demander comment nous pouvions devenir un chien ou un lion.

Parfois, la théologie contemporaine nous exhorte à être Christ face à nos semblables, plutôt qu'à suivre Christ. C'est-à-dire que nous sommes exhortés à vivre selon des principes ou des valeurs que Jésus-Christ aurait incarnés (par exemple un vie d'amour inconditionnel, …). Or non seulement, on sélectionne souvent un peu ce qui nous arrangent dans les paroles et la vie de Jésus, mais en outre c'est souvent pour en tirer des notions assez vagues où tout le monde projette ce qu'il veut dessus.

Bref, nous sommes appelés à devenir nous-mêmes le Christ, « le lion de la tribu de Juda» (Ap 5,5).

Dit autrement, on en vient à nier la messianité de Jésus ; c'est-à-dire qu'on en vient à nier que Jésus est Sauveur. Jésus n'a rien d'extraordinaire, tout au plus un sage, qui nous montre la bonne direction. On évacue alors un point fondamental : Jésus est celui qui baptise d'Esprit Saint (Mt 3,11), Celui qui, par sa mort et sa résurrection a inauguré le Royaume de Dieu sur terre. Il est le Fils que Dieu a envoyé pour que celui qui croit en lui passe de la mort à la vie (Jean 3,16 et 5,24). Le mot « croire » ici étant à prendre au sens fort : celui d'être greffé sur Jésus tel un sarment sur le cep (Jn 15, 1-8), d'être dans une relation intime et vivante avec lui comme un berger et ses brebis (Jn 10, 11-18). C'est en apprenant à suivre Jésus avec confiance, à nous « coller » à Lui (dixit le Commissaire Cachelin), à le suivre à la trace qu'il nous remplit de Sa vie et nous transforme.

Pour utiliser une image plus contemporaine, et au risque de choquer les lecteurs, nous sommes appelés à être les chiens de Jésus (mais rappelons-nous qu'être un mouton n'est guère plus glorieux). On a remarqué, qu'à force d'être domestiqué, à force de vivre avec l'homme, les chiens avaient tendance à s'approprier le caractère de leur maître et à leur ressembler bien malgré eux. Il sera fidèle à son maître, et le suivra, le "collera" si bien que son maître déteindra sur lui. Quand le maître est content, son chien est content. Quand le maître est triste, son chien devient triste. Il vit en complète dépendance avec son maître, si bien qu'il est heureux partout tant qu'il suit son maître, quand bien même ce dernier dormirait sous les ponts. Et quand le maître vient à mourir, souvent son chien se laisse mourir. Il se couche avec lui et se relève avec lui.

Or, c'est un peu ce qui nous arrive quand on se "colle" à Jésus (à son enseignement, sa vie, sa mort et sa résurrection) : on développe son caractère. Non pas par nos propres efforts, surtout pas ! Non, c'est en apprenant humblement à le suivre à la trace et que nous recevons (bien malgré nous) sa vie en plénitude et nous sommes transformés à son image si bien que ce n'est plus moi qui vit, mais Christ qui vit en moi (Ga 2,20).

Bref, en apprenant à être le chien de Jésus, nous devenons un chien rempli de Sa vie, un chien véritablement vivant. Car, à force de vouloir être nous-même le lion de Juda, nous ne sommes plus rempli de Sa vie, nous ne devenons qu'une pâle contrefaçon du Christ rempli de notre mort.

Alors oui, un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort et il faut mieux veut être un chien vivant de Jésus que prétendre être nous-mêmes le lion de Juda, mais mort. Et servir le Christ n'est pas tant vouloir vivre des valeurs qu'il aurait incarné, qu'apprendre à être son chien pour que l'Esprit Saint nous transforme à son image. Un peu comme le chant de Gowans et Larsson :

Te ressembler Jésus, c'est mon espoir suprême
Penser, agir, aimer, toujours plus comme toi
Te ressembler Jésus, c'est mon espoir suprême
Par ton Esprit, rends-moi semblable à toi

La série « Sauver ou Servir » s'arrête ici, et nous commencerons une nouvelle série sur la place du social dans l'Armée. Mais vous êtes invités à réagir...

mardi 21 juillet 2015

Sauver ou Servir (6) : l'urgence de l'appel

Dans le dernier épisode, nous avons vu que servir le Christ ne devait pas être une initiative de notre part, mais qu'il n'était qu'une réponse à l'appel du Maître.

Aujourd'hui, j'aimerais mettre en lumière qu'il ne s'agit pas de n'importe quel appel. C'est un appel urgent et pressant que nous envoie le Christ. Une urgence qui va déterminer le type de réponse qui est attendue.

La réponse que Pierre et André donnent à l'appel de Jésus doit nous servir de modèle pour notre propre réponse : Aussitôt ils laissèrent leurs filets et le suivirent (Mc 1,18). Décortiquons cette réponse :

1) Aussitôt : Face à l'appel du Christ, nous sommes parfois tentés de répondre en gérant et organisant notre réponse. Par exemple, on a parfois l'impression que, pour certaines personnes, devenir officier relève plus de l'organisation des prochaines années que d'une réponse à un appel pressant.

Mais, la réponse est attendue maintenant ! Plus de demi-mesure, plus de faux-semblant, plus de terrain neutre ! Jésus a la fâcheuse tendance à nous mettre au pied du mur et son appel attend un « oui » (qui soit « oui ») ou un « non » (qui soit « non ») - Mt 5,37.

2)  ils laissèrent leurs filets : l'appel de Jésus est un appel à le suivre et à laisser les morts enterrer leurs morts (Mt 8,22). C'est un appel urgent qui demande une réponse radicale. Pour répondre, il ne s'agit pas de gérer au mieux notre mort, mais de tout quitter pour n'avoir plus comme but que d'être à son service. C'est une réponse qui coûte énormément car la condition de disciple est une formation continuelle à la dépossession (S. Hauerwas). Il s'agit donc tout d'abord de ne pas nous laisser aveugler par notre peur profonde de la dépossession (surtout dans nos pays occidentaux). C'est abandonner notre prétention à « gérer » nos vies, et même à y donner un « sens ». Répondre à l'appel urgent du Christ, c'est apprendre à entrer dans une incertitude totale et – à son image – à remettre nos vies entre les mains de Dieu et entre les mains des autres.

Dit autrement, il n'est pas question ici de bâtir une route pour le suivre, mais de se jeter (corps et âme) dans cet appel sans regarder en arrière. Car celui qui commence à labourer et qui regarde en arrière, celui-là n'est pas capable de travailler pour le Royaume de Dieu (Lc 9,62)

3) et ils le suivirent : on répond à son appel en le suivant sur le chemin difficile de la croix. Jésus nous a montré à Gethsémané, que répondre à la vocation que Dieu nous adresse est un combat spirituel. Et l'urgence de son appel nous rappelle quotidiennement ce combat. Car quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera (Mc 8,35). L'urgence de l'appel qui résonne continuellement dans notre vie nous rappelle qu'il faut rester vigilant, veiller et prier (Mt 26,41). La vie de service est une vie de persévérance où l'on apprend à ne pas s'endormir dans le monde en nous remémorant l'urgence de l'appel que Christ nous lance.

Or, c'est justement le rôle de l'Esprit Saint de garder vivant et vibrant en nous l'appel urgent du Christ de façon à ce que nous restions vigilants dans le combat et que nos vies soient continuellement façonnées par la réponse radicale que nous sommes invités à donner... et à vivre. Le Commissaire Cachelin disait : Rien de ce qui est spirituel ne se maintient de lui-même. Tout doit être renouvelé par le Saint-Esprit. Sinon, on tiédit, on perd ses convictions, on devient esclave du monde et le témoignage est détruit.

Oui, l'appel de notre Maître est urgent, car il n'attend pas n'importe quelle réponse. C'est ce que disait notre Fondateur, William Booth quand il déclarait :
Vous ne pouvez pas reporter à plus tard [votre réponse]. Vous vous êtes trop longtemps fait plaisir dans la vie chrétienne. Vous avez eu de bonnes sensations, de beaux chants, des réunions agréables, de belles perspectives. Il y a eu beaucoup de bonheur, beaucoup d'applaudissements et de chants de louanges. Beaucoup de choses du ciel sur la terre.

Descendre parmi les foules qui périssent est votre devoir. Votre bonheur dès maintenant sera de partager leur misère, votre détente sera de partager leur douleur, votre couronne sera de les aider à porter leur croix et votre paradis sera d’aller les sauver des crocs de l’enfer.

Maintenant, qu’allez-vous faire ?
Alors non, « Sauvé pour Servir » n'a rien à voir avec une banale déclaration d'altruisme, c'est un acte de foi. Et à quelqu'un qui me demanderait ce qu'il y a à gagner à répondre à son appel urgent, je répondrais que l'urgence de son appel nous enseigne justement qu'il n'y a rien à gagner, mais tout à perdre !

La suite au prochain épisode, mais n'hésitez pas à réagir...

lundi 6 juillet 2015

Sauver ou Servir (5) : Ambassadeur ou Serviteur

Jésus appelant Pierre à le suivre
Je n'ai pas été en mesure de produire des articles ces dernières semaines. En effet, je fais face à quelques ennuis au sein de ma famille qui ont accaparé toute mon attention. Je voudrais remercier tous ceux qui m'ont encouragé par leur message pour ce blog. Cela me touche beaucoup et me pousse à continuer les réflexions sur l'esprit salutiste.

Nous avons vu lors du dernier article que si nous étions « Sauvés pour Servir », c'est pour servir le Christ, avant toute chose. J'aimerais que nous nous posions la question de la nature exacte de ce service. Que signifie « servir le Christ » ?

Je suis frappé en entendant de nombreux salutistes me parler de leur engagement, de l'absence de la notion d'appel (ou de vocation). Chez les jeunes générations, il y a même un quasi-rejet de l'appel, considéré comme une entrave à la volonté de gérer sa vie au service du Seigneur comme on l'entend ! Soit on devient soldat dans la simple continuité de notre engagement au poste ou par simple "désir" de devenir salutiste. Soit on ne prend pas l'engagement de soldat, considérant qu'on n'a pas besoin de devenir soldat pour être engagé au poste.

Et même les soldats se préparant au ministère d'officier font état d'un projet bien ficelé pour arriver jusqu'à leur consécration afin d'optimiser leur parcours (étude, expérience professionnelle, lieu de formation, …). On a souvent plus affaire à de la "gestion de carrière" qu'à une réponse à un appel (ou à la mise à disposition de sa vie entière pour la mission de l'Armée) – et la notion de consécration s'en retrouve très affaiblie (voire inexistante).

La disparition de cette notion d'appel pose un problème de fond : en effet, elle témoigne d'une volonté profonde de l'être humain à vouloir gérer lui-même sa vie, indépendamment de Dieu, ce qui relève du péché. Car même si l'on gère sa vie « pour le service et la gloire de Dieu », il n'en reste pas moins que c'est notre volonté que l'on recherche plutôt que celle de Dieu (la volonté de Dieu n' étant ici que la nôtre déguisée). D'ailleurs un serviteur qui commence par vouloir gérer lui-même sa vie commence très mal son service. Oui, « servir » est avant tout une réponse à un appel du Christ à Le servir. Tout le reste n'est que du vent ! Tout autre fondement du service est une erreur spirituelle profonde.

L'appel est trop souvent perçu comme un événement dans notre passé. Mais c'est une erreur à mon avis. Bien sûr, nous pouvons avoir ce(s) moment(s) où nous prenons conscience de l'appel du Maître à Le servir. Mais cet appel ne vient pas du passé, il est devant nous. Jésus nous précède déjà, il a déjà ouvert la route, déjà préparé le chemin. L'appel vient toujours de devant nous (Mc 16,7). Ce n'est jamais dans notre passé que nous rencontrons vivant Celui qui nous appelle. Comme nous le rappelle les Ordres et Règlements pour Soldats : En dépit des dangers et des épreuves, le soldat garde l'assurance qu'il s'achemine vers la gloire.(O&R pour Soldats, Ch. 12, sect. 7, Art. 1)

Au fond, comme disait Bernanos, il y a deux positions :
- celui de l'ambassadeur de Dieu : Celui qui va se battre pour l'honneur de Dieu (ou pire encore, pour l'honneur de son Église). Alors celui-ci ressemble à Pierre expliquant à Jésus qu'il va se battre « jusqu'au bout » pour Lui… et qui va finir par le renier 3 fois avant que le coq ne chante.
- celui du serviteur du Christ, qui ne fait que répondre à l'appel du Maître à Le suivre (bien maladroitement) sur ce chemin qu'Il a lui-même préparé.

Et la différence est de taille, car quand survient le combat, toute notre « bonne volonté » à défendre l'honneur de Dieu ne vaut souvent plus grand-chose. Quand le combat fait rage et quand même notre foi vacille, il ne nous reste plus rien… plus rien que cet appel du Maître auquel nous accrocher. Cet appel est l'ancre à laquelle nous revenons sans cesse.

Alors, avant d'aller « servir le Christ » comme bon nous semble, rappelons-nous que « l'esclave n'est pas plus grand que son maître » (Jn 15,20) et sachons garder les yeux fixés sur Celui qui nous appelle… c'est là que nous Le rencontrerons et que nous apprendrons à Le servir.

La suite au prochain épisode... mais n'hésitez pas à régir.

dimanche 10 mai 2015

Sauver ou Servir (4)

Si vous faîtes un sondage rapide parmi les salutistes pour savoir quel slogan ils préfèrent entre « Sauvé pour Servir » ou « Sauvé pour Sauver », le premier aura très souvent la préférence (pour diverses raisons).

Avant donc de nous pencher sur ce slogan, devenu officiel, attaché aux 2 « S », j'aimerais commencer par une remarque. Le but de ma série d'articles n'est absolument pas d'opposer « servir » et « sauver ». Il est évident que la consécration était un des piliers du salutisme. Toutefois, si cet ancien slogan "sauvé pour sauver" (cher au Fondateur) revient à la mode, c'est que certains ne se reconnaissent plus dans le slogan "sauvé pour servir"... ou trouvent qu'il a été détourné dans sa signification profonde. Le but de ces articles est d'essayer d'aller plus loin que ces slogans (qui ne sont que des slogans). "Sauvé pour Servir" ou "Sauvé pour Sauver" ? Peu importe ! Ce qui est important est la nature de la consécration qui est derrière…

Venons-en donc au slogan officiel « Sauvé pour Servir ». Certains pensent que ce slogan est moins ambiguë que le « Sauvé pour Sauver ». Mais j'aimerais montrer que ce slogan porte également ses propres ambiguïtés.

Première ambiguïté (et c'est une ambiguïté importante) : Servir… mais servir qui ? Et là, les choses ne sont pas très claires : servir Dieu, l'Armée, son prochain, les défavorisés, les exclus, … ?

Certains me répondraient que c'est tout ça à la fois, mais c'est trop facile et l'engagement de Soldat est trop important pour garder une si grande confusion. Jésus nous avertit que l'on ne peut pas servir deux maîtres (Mt 6,24) et si nous n'avons pas de bases solides, on en viendra, consciemment ou non, à servir le monde plutôt que Dieu.

En cas de confusion, laissons le texte biblique remettre un peu d'ordre. Le texte de l'Exode (texte fondamental pour l'identité du peuple de Dieu) est un texte que le théologien G. Auzou résumait ainsi : « de la servitude au service ». C'est-à-dire que ce texte raconte la libération d'un peuple réduit en esclavage en Egypte pour entrer au service de Dieu, tant dans sa vie cultuelle et dans sa pratique sociale.

Ainsi donc, notre libération n'a de sens qu'en ce qu'elle conduit à devenir le Peuple de Dieu, c'est-à-dire un peuple, choisi et mis à part par Dieu pour être Son Peuple, un peuple dont l'identité et l'organisation est centrée sur le culte rendu à Dieu.

Donc, nous sommes « Sauvés pour Servir » Dieu… ou plus précisément pour nous, Peuple de la Nouvelle Alliance sellée dans le sang de l'Agneau, "Sauvés pour Servir Christ". Et bien que le service du Christ implique la notion de fraternité et de respect des plus faibles (ce que nous décortiquerons dans un prochain article), le service est avant tout celui que l'on doit à Dieu.

L'on pourrait croire que je joue sur les mots, mais il n'en est rien. En effet le récit biblique nous rappelle que Dieu est un Dieu jaloux et que nous ne pouvons pas servir Dieu et le monde. Il demande un choix. Le monde n'est pas neutre et choisir de servir Christ n'est pas, comme on voudrait nous le faire croire, un choix parmi tant d'autres possibilités, mais c'est choisir le point de vue de Dieu et de ne plus suivre celui des hommes (Mc 8,33). Dit autrement le choix n'est pas entre servir ou non, mais plutôt de savoir « qui » l'on sert... et choisir de servir le Christ marque une rupture dans le coeur humain.

Dans le récit de l'Exode, lorsque Moïse demande au Pharaon de laisser partir son Peuple pour qu'il aille servir Dieu dans le désert, le Pharaon répond : « Pourquoi poussez-vous les Israélites à négliger leur ouvrage ? Retournez à votre travail. » (Ex 5,4). Car, aux yeux du monde, le service pour Dieu est profondément inutile, une folie et un scandale ! Choisir de servir Dieu est accepter d'entrer dans ce qui semble folie et scandale.

Ainsi, « Sauvé pour Servir » n'est pas une belle déclaration de bénévolat envers son prochain mais un véritable et radical changement de route. Je ne servirai plus le monde et ses illusions mais, comme le dit ce chant :
Je n'ai plus qu'un seul Maître
Je ne m'appartiens plus
Car il m'a fait renaître
Mon Maître, c'est Jésus
(En Jésus-Christ l'amour est immense, Chant Unisson n°196)

lundi 27 avril 2015

Sauver ou Servir (3)

Je n'ai pas pu éditer de nouvel article les deux dernières semaines pour des raisons familiales…  que les lecteurs
veillent bien me pardonner.

Dans les deux derniers articles de cette série, nous avons pu réfléchir sur le sens du slogan salutiste primitif « Sauvés pour Sauver » et notamment sur le sens que l'on pouvait donner à l'expression « Sauver ».

Venons-en maintenant à un autre point : Sauver… mais sauver qui ? Qui est prioritairement visé dans par la mission salutiste ?

Une première réponse pourrait être : « quiconque », car effectivement le message du Salut est destinée à toute la création (Mc 16,15). Toutefois, il y a toujours une stratégie sous-jacente et donc un type de public visé en particulier (sans repousser les autres bien entendu)... ou en tout cas, il devrait y avoir une stratégie en place et je me demande si parfois, on ne manque pas dans l'Armée d'aujourd'hui d'une stratégie clairement définie.

Une autre réponse qui vient automatiquement à l'esprit est de dire que l'Armée a pour vocation de toucher les plus "défavorisés" (d'aucuns parleront plus facilement des "exclus", mais je trouve ce terme trop vague et je pense qu'il faut préciser ce qu'on entend par là). Dans ce type de stratégie, on pense, entre autres, au slogan « l’Église de la rue » en vogue dans les années 90.

Toutefois, cela mérite quelques précisions :
- le but du Fondateur n'a pas été en premier lieu de toucher « les plus pauvres » (au sens où on l'entend aujourd'hui), mais ceux qui étaient le plus loin des églises et de l'annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus (ou pour dire les choses autrement, ceux qui étaient en décalage avec les églises établies)
- cela l'a amené à vouloir toucher la classe prolétarienne/ouvrière qui vivait alors dans une misère noire (qu'on a peine à imaginer aujourd'hui) et qui désertait alors les lieux de culte traditionnels (pour diverses raisons qu'il serait trop long à développer dans cet article),
- si vraiment la stratégie de l'Armée est de vouloir toucher aujourd'hui les plus défavorisés, alors il faudrait revoir notre stratégie (méthodes et lieux d'évangélisation, formation des soldats et des officiers, niveau de vie de l'Armée, … )

Aujourd'hui, on se réjouit parfois un peu vite de voir arriver des personnes dans nos salles venant d'autres églises. Mais cela ne devrait pas nous empêcher de se demander quelle population aujourd'hui est le plus loin de l'annonce de l'Evangile.

Mais si l'Armée du Salut a pour vocation de toucher ceux qui sont le plus loin de l'annonce de l'Evangile, il me semble qu'à l'origine, elle avait pour stratégie de toucher, en particulier, les « semblables ».

Je m'explique :  le génie de William Booth ne résidait pas tant dans son talent (exceptionnel) de gagneur d'âmes, mais dans la mise en place d'une méthode, d'un cadre destiné à transformer les nouveaux convertis en convertisseurs, en gagneur d'âmes qui recherchaient le Salut de leurs semblables ; bref, des sauvés-sauveteurs. Une façon de dire : « Ce que tu viens de trouver à la croix, va maintenant en parler à tes amis… ».
Le Fondateur savait que ce qui toucherait le plus sûrement les « inconvertis » ne sont pas les beaux discours, mais le témoignage d'un de leurs semblables… quelqu'un qui vient de leur milieu, de leur misère. C'est pourquoi Catherine Booth (la "Mère" de l'Armée du Salut et femme du Fondateur) disait :
[Nous n'attendons pas d'un nouveau converti] qu'il soit capable de faire deux phrases dans un anglais royal, mais s'il peut dire qu'il est né de nouveau, s'il peut dire qu' « il était aveugle mais que maintenant il voit », alors il fera l'affaire [pour devenir soldat].

Comme le rappelle le Général Bramwell Booth (fils du Fondateur):
Le Fondateur, pécheur d'homme expérimenté, savait comment utiliser le bon appât. C'était dans son plan l'idée d' « utiliser un voleur pour attraper un voleur !». « Sauvé pour sauver » était la devise grandiose qu'il donnait à chaque converti.

Mais laissons William Booth lui-même décrire sa méthode (lors d'une allocution à la Conférence Méthodiste Wesleyenne du Royaume-Uni en 1880) :
Si vous me demandez de vous expliquer nos méthodes, je dirais ceci:
Premièrement, nous n'avons pas pêché dans les eaux des autres, ou essayé de monter une secte rivale. Nous tirons nos convertis des caniveaux, et s'il y a un homme pire qu'un autre, nos officiers se réjouissent d'autant plus du sauvetage de cet homme. Lorsqu'un homme est sauvé, aussi bas qu'il soit, il se lève immédiatement...
Deuxièmement, nous cherchons ces personnes en adaptant nos moyens. Il y a un préjugé très amer, parmi les classes inférieures, contre les églises et les chapelles. Je suis désolé pour cela, je ne l'ai pas créé, mais c'est la réalité. Ils ne veulent pas entrer dans une église ou une chapelle, mais ils iront dans un théâtre ou un entrepôt, et c'est pourquoi nous utilisons ces lieux …
Troisièmement, nous avons mis les convertis à l’œuvre. Dès qu'un homme est sauvé, nous lui apprenons à le dire, et, dans ce témoignage se trouve une grande partie de la puissance de notre œuvre.
Enfin, nous avons réussi à force de travail acharné. Je dis à mes gens que le travail acharné et la Sainteté réussissent n'importe où.
Au fond, cela pourraient être une relecture intéressante des 3 S de l'Armée de Salut : « Sauvés pour Sauver son Semblable ».

La suite au prochain épisode... mais n'hésitez pas à réagir.

lundi 6 avril 2015

Sauver ou Servir ? (2)

Nous avons vu la semaine dernière que la vocation profonde du salutiste était résumée par ce slogan du Fondateur : « Sauvés pour Sauver ».

Mais pourquoi « Sauver » ? Pourquoi ne pas simplement dire quelque chose du genre : « Sauvés pour annoncer/proclamer le Salut » ?

On a d'ailleurs parfois critiqué ce terme « sauver » comme indiquant que c'était le salutiste qui sauvait et non le Christ.

Il est vrai que certains écrits du Fondateur, hors contexte, peuvent prêter à confusion sur ce point. Toutefois, il n'en reste pas moins que la théologie salutiste n'a jamais proclamé un Salut en dehors de Christ. D'ailleurs, les Ordres et Règlements sont très clairs sur la centralité du Christ dans le Salut proclamé : l'Armée du Salut est un groupement de personnes qui ayant accepté Jésus-Christ pour Sauveur et pour Seigneur, se donnent comme objectif commun d'engager leurs semblables à se soumettre à l'autorité du Christ (O&R pour Soldats de l'Armée du Salut, ch 1, Sect 1, § 1).

Toutefois, on peut parfois se demander si l'Armée est toujours au clair sur ce Salut en Jésus seul, notamment avec l'explosion du social de masse, créant - notamment en France - un déséquilibre sensible entre l'action sociale et l'action d'évangélisation.

Quoi qu'il en soit, ce terme de "sauver" semble gêner. Par exemple, dans la stratégie du Territoire France-Belgique 2013-2018, on avait repris la triple mission de l'Armée du Salut telle que l'avait exprimée le Général John Gowans :
- Sauver les âmes,
- faire grandir des Saints,
- Servir l'humanité souffrante.
Mais, chose très intéressante, la formulation de la première mission a été rectifiée : il ne s'agit plus de « sauver les âmes », mais d' « annoncer l’Évangile ».

Y a-t-il une différence entre "sauver" et "annoncer" ? Et bien, j'en vois une de taille : la vocation du Soldat du Salut n'est pas simplement d'annoncer l’Évangile, mais également d'offrir une opportunité d'y répondre, de l'accepter. C'est dans ce sens que l'on peut parler de "sauver" : offrir une occasion de répondre au Salut offert en Jésus-Christ.
Le Major Nigel Bovey, dans son livre sur le banc de la grâce (The Mercy Seat) explique que la prédication salutiste avait - à l'origine - pour caractéristique d'être une prédication de verdict : c'est-à-dire une prédication qui appelait l'auditeur à se positionner clairement face à cette annonce ! C'est « oui » ou c'est « non ».

On peut évidemment mettre en avant des dérives ou de mauvaises compréhensions possibles dans ce type de prédication. Mais il est toujours facile de monter à dossier uniquement à charge… car, a contrario, combien de personnes ont fait une véritable rencontre avec Christ parce qu'on les a justement appelé à se positionner clairement face à l’Évangile de Jésus-Christ ?

C'est en tout cas, mon cas personnel....

Ainsi, la vocation salutiste n'est pas simplement de profiter de chaque occasion de témoignage et d'annoncer une vie nouvelle en Christ (même si ce serait déjà pas mal si chaque salutiste était au clair là-dessus), mais c'est aussi d'offrir à son semblable des occasions de se positionner, de répondre à l'annonce du Salut ; bref des occasions d'entrer dans cette vie nouvelle. Une façon de dire : "ce n'est pas une question abstraite que vous traiterez quand vous aurez le temps, mais une question qui vous est personnellement posée, ici et maintenant : es-tu vivant ou mort ?"

Là encore, comme toute chose, engager son semblable à répondre, ça ne s'invente pas, ça s'apprend, ça s'approfondit, ça s’innove…

Mais peut-être qu'aujourd'hui, nous avons peur de poser cette question. Peut-être que nous préférons rester au témoignage. Peut-être avons-nous peur de la réponse ? Peut-être parfois manquons-nous de foi dans notre message ?

Dans ce questionnement, je me remémore ce verset de Paul : Je me suis fait tout à tous pour en sauver sûrement quelques-uns (1 Co 9,22)

lundi 30 mars 2015

Sauver ou Servir ? (1)

Les deux S portés par les salutistes (qui étaient le cœur de l'uniforme à l'origine) signifiaient à
l'origine « sauvés pour sauver »… mais, peu à peu, une autre signification a émergé, jusqu'à s'imposer aujourd'hui comme le slogan officiel de l'Armée : « sauvés pour servir ». Mon propos n'est pas de refaire l'histoire des S qui est beaucoup plus complexe que ce que je viens de rapporter. Mon propos n'a pas non plus pour but de déterminer qui aurait « raison », ce qui ne nous avancerait pas beaucoup. Mon propos sera de discerner au milieu de ces deux slogans la vocation profonde du Soldat du Salut.

Penchons-nous tout d'abord sur le slogan d'origine : « sauvés pour sauver ». Cette expression, qui était l'une des favorites de notre Fondateur William Booth, rappelle à tout salutiste que le Salut est le fondement de notre mouvement. Les Ordres et Règlements ne nous disent pas autre chose lorsque ses premières mots définissent l'Armée du Salut comme un groupement de personnes qui ayant accepté Jésus-Christ pour Sauveur et pour Seigneur, se donnent comme objectif commun d'engager leurs semblables à se soumettre à l'autorité du Christ (O&R pour Soldats de l'Armée du Salut, ch 1, Sect 1, § 1).

Il ne s'agit pas ici d'une longue et complexe réflexion philosophique sur le sexe des anges, mais de la confiance dans le Salut personnel reçu à la croix, la mort et la résurrection du Christ et vécu dans une vie nouvelle à sa suite. Ainsi, la raison d'être de l'Armée se trouve dans l'annonce de ce Salut en Christ, sans quoi, on peut fermer boutique.

Or, souvent, cette mission d'annoncer le Salut est résumée à la prédication du dimanche matin, ce qui pour moi est une erreur :
- d'une part, parce que le public du culte du dimanche matin est souvent un public déjà conquis (même s'il n'est pas forcément converti) et qu'en conséquence l'annonce du Salut perd contact avec ceux qu'elle vise initialement (ceux à l'extérieur),
- d'autre part, parce que la prédication – même salutiste –  concerne de moins en moins la folie de la croix, pour se focaliser sur des thèmes de réconfort et de divertissement spirituel ou pour parler de la vie de l'Armée,
- pour finir, parce que cette annonce devient le rôle quasi-exclusif de l'officier, résumant le soldat à un bénévole-paroissien dont la vocation est de venir gonfler les statistiques des activités du poste.

Car cette annonce du Salut est la vocation de CHAQUE salutiste, quel que soit son grade ou sa position dans le poste. Au risque de me répéter, c'est la raison d'être de l'Armée et de la vocation salutiste. Sans cet « objectif commun » de rechercher le Salut de nos semblables, on perd notre identité et seul le folklore salutiste arrive tant bien que mal à maintenir les rangs.

Or, combien il est rarissime d'entendre les salutistes parler de ce Salut, de s'en émerveiller, de témoigner de leur vie nouvelle – entre nous, comme à l'extérieur.

Les communautés salutistes perdent un enracinement spirituel dans la vie nouvelle et l'amour pour les perdus, qu'on tente de pallier avec du social de masse, du divertissement (teinté de notes spiritualisantes) et d'une pseudo-camaraderie qui disparaît à la moindre attaque de l'adversaire.

Se pose donc la question : sommes-nous au clair sur le fondement, la raison d'être, non seulement de notre Armée dans son ensemble, mais également de chacun de nos postes et de chaque engagement de soldat ? Et si la vocation de l'Armée est toujours d'être une « mission permanente auprès des inconvertis », alors ça s'apprend, ça se réinvente, ça s'innove ! Le témoignage, comme toute chose, s'enseigne, s'apprend, s'enracine et s'approfondit.

La suite au prochain épisode...

lundi 23 mars 2015

L'Uniforme (7)

Nous allons terminer notre série avec quelques questions pratiques : l'uniforme est-il cher et pas partique ?

Précisons immédiatement que ces questions pratiques, quoi qu'ayant leur importance ne doivent surtout pas masquer les questions de fond qui ont été posées tout au long des précédents articles.

Lorsque l'uniforme est apparu au sein de l'Armée du Salut, Catherine Booth (la mère de l'Armée) disait qu'elle voulait quelque chose qui soit pratique et bon marché. Presque 130 ans plus tard, on est en droit de se demander si ces deux impératifs sont toujours d'actualité.

Commençons par le coût de l'uniforme. On entend souvent dire que l'uniforme est cher et force est de reconnaître que l'uniforme n'est pas donné. En effet, pour un uniforme au grand complet, il faut compter plus de 300€ ce qui représente tout de même une somme conséquente, surtout pour les faibles revenus (d'autant plus, si c'est simplement pour le sortir le dimanche matin), et cela pose question quand, en outre, la qualité n'est pas toujours au rendez-vous (et je mets de côté la question du pressing).

Toutefois, on peut quand même relativiser cette somme dans nos pays occidentaux quand on pense au prix que l'on dépense pour certains gadgets à la mode dont l'utilité reste parfois à démontrer.

Mais bien plus que la question du prix en tant que tel, ce qui me frappe souvent, c'est à quel point l'achat de l'uniforme est un problème personnel en occident. Pourtant l'acquisition d'un uniforme fait partie de l'entrée d'une personne au sein de la « communauté en mission » qu'est l'Armée. Il me semble que toute la communauté est concernée par l'acquisition d'un uniforme par quelqu'un qui entre dans la communauté. D'ailleurs, en Afrique, c'est souvent toute la communauté qui se cotise pour offrir un uniforme à une nouvelle recrue. Cela montre parfois l'absence profonde d'un esprit véritablement communautaire dans les pays occidentaux (critique qui ne vaut pas que pour l'Armée d'ailleurs).

Venons-en ensuite au second point : l'uniforme es-il pratique ? Et là encore, force est de reconnaître que l'uniforme n'est pas vraiment pratique. Comme je l'ai déjà écrit, c'est un uniforme de bureau et de gala, mais pour les activités plus mouvementées, l'uniforme actuel en arrive rapidement à ses limites.

En outre, je fais souvent la remarque quand je veux me mettre en uniforme, il faut que je me déshabille quasiment entièrement pour ensuite, mettre :
- un maillot de corps blanc,
- des chaussettes noires,
- une chemise blanche repassée,
- un pantalon noire avec ceinture,
- des chaussures noires,
- une cravate, 
- des épaulettes,
- la veste,
- et éventuellement le képi
Bref, c'est tout sauf pratique !
D'ailleurs, j'aime l’hiver car pour me mettre « en uniforme », il me suffit d'enfiler un grand manteau noir et mettre mon képi sur la tête.

On me répondra peut-être que pour les activités plus physiques (distributions alimentaires, ménage, travaux dans le poste, activités de jeunesse, transport de matériel, …), on peut toujours porter un polo de l'Armée. C'est vrai (et c'est ce qui se passe souvent dans les faits), mais ce qui pose problème, c'est que le polo n'est pas considéré officiellement comme un uniforme (d'ailleurs tout le monde peut porter ce polo). On pourrait donc se demander si on ne pourrait pas avoir plusieurs types d'uniforme selon le type d'activité (un peu comme l'armée régulière a des uniformes de gala, de bureau, de terrain, …).

Pour conclure cette série d'articles, je vous laisse une idée d'uniforme plus pratique et moins cher (une idée qui vaut ce qu'elle vaut). Cette idée m'est venu en allant au bureau de poste et en voyant les agents d'accueil porter un gilet gris par-dessus leurs habits. Je me suis demandé si on ne pouvait pas imaginer un uniforme de ce type, qui aurait les avantages suivant :
- c'est pratique à porter (y compris pour des activités physiques),
- c'est très pratique à mettre puisqu'il faut simplement le mettre par-dessus ses propres habits,
- comme il ne s'agit que d'un gilet, ça réduit sensiblement le coût,
- on peut l'imaginer avec un tissu résistant et facilement lavable,
- ce type d'uniforme maintient l'uniformité et reste repérable.

J'en ai imaginé un dont j'ai mis les croquis ci-dessous… peut-être une piste à explorer (et à critiquer).
Vous remarquerez que j'ai écrit "sauvéS" au lieu de "sauvé", pour accentuer l'aspect "communauté en mission".
























La série sur l'Uniforme est terminée pour le moment, mais n'hésitez à réagir.

lundi 16 mars 2015

L'Uniforme (6)


Ne sait-il pas que c'est un Poste sympathique et respectable ici ?
Caricature de Lindsay Cox
Après, le message, le ton, l'occasion, l'uniformité de l'uniforme et son lien avec l'engagement de soldat, intéressons-nous à une autre question : l'uniforme est-il un contre-témoignage ?

Il faut, je pense, immédiatement mettre une limite au débat : c'est un fait indiscutable qu'on ne peut pas plaire à tout le monde et que si nous ne voulons froisser personne, alors non seulement il faut mieux rester chez soi, mais surtout il ne faut plus annoncer la Croix qui reste une folie pour le monde (1 Co 1,18).

Par exemple, on fustige souvent l'austérité de l'uniforme qui ne cadre plus avec une société où l'on est condamné à être "cool" (je précise immédiatement qu'être "cool", c'est être soumis à des normes vestimentaires strictes comme la fameuse Sainte Trinité baskets-casquette-survêt'). Il est vrai que l'uniforme est imposant et sombre (vestige de l'ère victorienne dans laquelle est née l'Armée du Salut). Mais sa réception reste une question subjective :
- pour certains, l'uniforme va inspirer du sérieux, une bonne présentation, une autorité sûre, et donc une forme de confiance,
- pour d'autres, l'uniforme va provoquer automatiquement un malaise.

Si on parle de "contre-témoignage", alors il faut commencer parler du témoignage. Que voulons-nous témoigner exactement par notre uniforme ? (question qui revient régulièrement dans mes articles).

Souvent, les personnes qui parlent de "contre-témoignage" de l'uniforme en réalité projettent sur la personne qu'ils ont en face d'eux un malaise qu'eux-mêmes ressentent par rapport à ce que l'uniforme veut témoigner.

Un exemple fréquent est l'aspect militaire de l'uniforme : je renvoie à l'article sur le ton de l'uniforme, mais je note que, contrairement à ce qu'on pense généralement, l'aspect militaire/combat est moins négatif dans l'imaginaire collectif qu'on ne le croit. C'est souvent le fait qu'on dise qu'on « combat » pour Jésus qui dérange, car nous ne voulons plus voir la foi comme un militantisme, un état d'esprit radical ou un combat spirituel. C'est donc le porteur qui n'est pas à l'aise (ou pas au clair) avec le témoignage de l'uniforme, plutôt qu'un contre-témoignage.

Voici donc les questions que l'on devrait se poser en premier lieu :
- Sommes-nous au clair sur le message que l'on veut faire porter à l'uniforme ?
- Ce message est-il lisible par les personnes de l'extérieur (de manière générale) ? Par exemple, si l'aspect militaire de l'uniforme est très lisible, les "S" sans autre explication restent peu lisibles.

Une fois ces questions posées, alors vient la problématique du contre-témoignage : notre attitude porte-t-elle un témoignage contraire à celui de l'uniforme ?

Par exemple, on entend souvent dire que l'uniforme marquerait une "séparation" entre les soldats et les autres et que cela donnerait l'impression d'être "entre-nous". Cela me rappelle une fois où j'étais de passage dans un grand poste d'un autre territoire, j'étais en civil et inconnu dans ce poste. A la fin du culte, la communauté était invitée à partager un café au fond de la salle. Je suis allé prendre un café et j'ai attendu pour voir si quelqu'un viendrait me parler. J'ai attendu 20 bonnes minutes sans que personne ne s'adresse à moi (y compris le Sergent-Major en plein uniforme); jusqu'à ce que l'officier ait fini de discuter avec toutes les personnes qui voulaient lui parler, s'avance au fond de la salle et que le Sergent-Major du poste lui glisse discrètement un mot à mon propos. L'officier s'est alors dirigé vers moi pour me parler.
20 minutes ! Sans que personne, y compris les personnes en uniforme, ne vienne m'adresser la parole. Cette expérience m'a montré 2 choses :
- l'aspect convivial du verre de l’amitié/repas fraternel sert parfois de cache-misère à un manque de communion fraternelle et à un manque d'accueil (car, on l'oublie souvent, la communion fraternelle n'est pas une question de biscuit et de café, mais est avant tout une œuvre - difficile - de l'Esprit-Saint en nous),
- ce qui donnait l'impression d'un "entre-nous" n'était pas l'uniforme (ou le non-uniforme), mais l'attitude des gens à mon égard.
Je précise que je ne condamne personne ici : cela m'a montré que moi-même, j'avais parfois la même attitude avec certaines personnes (nouvelles ou non, d'ailleurs).
Ainsi, c'est surtout notre attitude en portant l'uniforme qui provoque la séparation ; un peu comme les clowns, qui sont sensés nous faire rire, peuvent nous faire peur depuis le livre "ça" de Stephen King.

En conclusion, l'uniforme est là pour porter un message précis (sommes-nous déjà au clair sur ce celui-ci ?), et c'est surtout notre attitude qui peut parfois être un contre-témoignage au message proclamé par l'uniforme.

Je pense encore faire un dernier épisode pour la série sur l'uniforme. Mais n'hésitez pas à réagir.

lundi 9 mars 2015

L'Uniforme (5)

L'homme du XXIe siècle en prière (Piem, Dieu et vous)
[Attention : article non diplomatique]

Après, le message, le ton, l'occasion et l'uniformité de l'uniforme, intéressons-nous à une autre question : l'uniforme et l'engagement de soldat.

On entend régulièrement dire que l'uniforme est un frein pour l'engagement de soldat et que certaines personnes (combien exactement ? Difficile à dire) auraient pris l'engagement de soldat si la question de l'uniforme ne s'était pas posée.

Il me semble qu'il faut commencer par avoir l'humilité de dire que c'est une question qu'on peut difficilement trancher de manière générale, car l'engagement de soldat est une décision individuelle et qu'il faudrait regarder au cas par cas pour savoir exactement sur quoi portent les réticences.

Ce qui me frappe (et me désole à vrai dire), c'est à quel point le port de l'uniforme (et la question de l'alcool) est un point « critique » dans l'engagement de soldat. Parfois, on a un peu le sentiment que toute la question de l'engagement de soldat est résumée à : est-ce qu'on accepte de porter un uniforme et d'arrêter de boire de l'alcool ? Soit la réponse est oui et on devient soldat, soit la réponse est non et on peut toujours devenir adhérent. Dit autrement, c'est comme si le port de l'uniforme, en tant que tel, était l'élément fondamental de l'engagement de soldat.

Face à la question « Doit-on absolument porter l'uniforme pour être soldat ? », je me demande si on est bien au clair sur ce qu'est le Soldat et sur ce qu'on attend de lui. Par exemple, je suis très mal à l'aise (pour ne pas dire que ça me révolte) quand j'entends dire qu'un soldat est un « paroissien » de l'Armée du Salut. L'engagement de soldat a tellement été vidé de son sens, qu'il est normal qu'on en vienne à considérer l'adhérent comme un soldat qui n'est pas obligé de porter un uniforme et qui peut boire de l'alcool. Mais pour moi, c'est l'inverse : c'est le soldat qui est devenu peu à peu un adhérent/paroissien avec un uniforme.

Donc, selon ce point de vue, si c'est juste pour être un paroissien, venir se divertir/reposer spirituellement le dimanche matin (ce qui déjà est un paradoxe pour moi, mais passons), alors bien sûr, l'uniforme ne devrait pas être obligatoire ! Mais en allant plus loin, l'engagement de soldat non plus ! D'ailleurs pourquoi se déplacer jusqu'au poste, surtout en hiver quand il fait froid et que ça glisse par terre. Il y a un culte à la radio tous les dimanches matins : parfait !

Et comme la société nous pousse à éviter tout ce qui pourrait être considéré comme une entrave à la « liberté » (comprise au sens du monde : faire ce que je veux, si je veux, quand je veux) considérée comme l'accomplissement de la destinée humaine (heureusement que Christ n'a pas suivi cette destinée), alors on en vient rationnellement à choisir d'être adhérent, plutôt que soldat, puisque tout est résumé à cette question "fondamentale" de l'uniforme.

C'est le principe même de la consommation : venez chez nous, c'est moins cher (en apparence tout du moins, car tout a un prix, même l'esprit du monde et sa « liberté »). Mais la logique de la consécration est inverse. C'est apprendre à mourir soi-même, à s'abaisser pour que le Christ grandisse et que ce soit Lui qui vive en nous ! Le principe de base de l'Evangile n'est pas qu'il s'adapte à nos vies, mais que nos vies se refondent sur l'Evangile. A force de négocier tout ce qui pourrait être une entrave à notre « liberté », on en vient par faire un engagement à notre image (ce qui est la base du péché).

Mais alors, quels sont les fondamentaux de l'engagement de Soldat ? C'est une bonne question que l'Armée se pose assez peu à mon sens.

Le soldat était une personne qui s’intégrait à un mouvement, une vocation missionnaire d'un poste d'évangélisation. C'est dans cet effort missionnaire permanent que l'engagement de soldat et accessoirement l'uniforme, prenaient tout leur sens (ce qui n'empêche qu'on puisse le critiquer par ailleurs). Bref, la vocation et l'engagement de soldat s'ancrent dans la dynamique d'un gagneur d'âme. Selon moi, c'est le fondement de l'engagement de soldat.

Or la vocation missionnaire de l'Armée du Salut - au moins en France - a disparu (sans faire de généralité non plus, mais c'est une tendance indéniable). Alors, oui l'uniforme est un frein pour devenir un paroissien, c'est sûr !

Alors bien sûr, je ne dis pas qu'un vrai disciple du Christ doit forcément porter un uniforme, ou ne plus boire d'alcool (d'ailleurs ce n'est pas le discours de l'Armée). Et je crois même que si l'Armée abandonne un jour l'uniforme, elle n'aura pas pour autant perdu son âme. Par contre, faire croire qu'abandonner l'uniforme va permettre d'avoir davantage de gagneurs d'âme à l'Armée, c'est se voiler la face sur un problème plus profond.

Pour moi, la question « l'uniforme est-il un frein pour l'engagement de soldat ?» est un faux débat. Dit autrement, le fait qu'on se cristallise autant sur l'uniforme est le symptôme d'un vide plus profond. On devrait déjà se demander : Pourquoi (et pour quoi) veut-on encore des Soldats dans l'Armée ? Qu'attendons-nous d'eux ?

Et si nous n'affrontons pas cette question, nous laissons un vide dans lequel s'engouffre la logique individualiste et consommatrice du monde qui tend à évacuer un uniforme qui, effectivement, n'a plus vraiment de sens.

Prochain et (sûrement) dernier épisode de la série : l'uniforme est-il un contre-témoignage ? Mais n'hésitez pas à réagir.

mercredi 4 mars 2015

Conférence


Pour tous ceux qui habitent Paris ou qui seront de passage sur la capitale : Conférence du Sergent-Major Marc Muller

l'Armée du Salut et la 1ere guerre mondiale

3 bonnes raisons d'y assister :
- il est important de connaître notre histoire : c'est en sachant d'où l'on vient que l'on sait où on va,
- on ne perd jamais son temps à écouter le Sergent-Major Marc Muller. Même si le sujet ne vous intéresse pas à priori, Marc a l'art et la manière de rendre n'importe quoi intéressant,
- par solidarité salutiste : le connaissant, il aura passer beaucoup de temps à préparer son sujet  ; allons encourager et soutenir notre camarade !

Cette conférence aura lieu le 24 Mars 2015 à l'Eglise Protestante Unie, 58 rue Madame, Paris VIe.
(M° St Placide ou ND des Champs)
19h : Repas avec une participation de 7€
20h : début de la conférence-débat.

Informations et inscriptions :
Pasteur Françoise VINARD
06 98 37 47 84 ou francoise.vinard13@gmail.com

lundi 2 mars 2015

L'Uniforme (4)

Commissaires Frederick et Emma Booth-Tucker
Pionniers de l'Armée du Salut en Inde
Après avoir regardé le message porté par l'uniforme, le ton de l'uniforme, ainsi que l'occasion de l'uniforme ; voyons une question plus formelle : L'uniforme doit-il être uni-forme ?

J'ai pas mal fustigé l'uniforme comme signifiant simplement l'appartenance à un club, à une image (notamment d'une ONG sympathique).

Mais l'extrême inverse serait l'hyper individualisme du témoignage. En effet, si le but de l'uniforme est plus de parler du Salut en Jésus-Christ que d'un club ; l'uniforme n'en reste pas moins porteur d'une mission qui réunit des personnes, une communauté fondée sur une mission. Dit autrement, le but de mon uniforme n'est pas de parler de « Jésus et moi » (voire « MOI et Jésus »), mais d'une vocation, d'une mission qui me dépasse.

On a parfois sacrifié le Christ sur l'autel de l'institution de l'église (y compris dans l'Armée) ; mais aujourd'hui, nous assistons à un extrême inverse : nous sacrifions le Christ (et la communauté) sur l'autel de l'individu. Pourtant entrer en relation avec le Christ, c'est :
- d'une part, reconnaître la Seigneurie du Christ dans toute notre vie (et donc que nous ne nous appartenons plus et qu'il ne s'agit plus de « moi », mais de Christ en moi – Ga 2,20),
- d'autre part, entrer dans l'histoire d'un Peuple qui nous dépasse (dans l'espace et dans le temps).

Ainsi, l'uniformité de l'uniforme permet :
- de ne pas être réduit à une parure, une simple extension de nous-mêmes, de notre ego,
- de représenter une autorité dont nous ne sommes que le serviteur (inutile et infidèle) et non l'inverse,
- de créer un lien qui dépasse le poste (territoire, international, …). L'uniforme symbolise ainsi une unité qui transcende les frontières, les nations, les cultures (Christ nous envoyant annoncer la Bonne Nouvelle « à toute la création » - Mc 16,15),
- à celui qui le porte, de se rappeler non seulement sa vocation, mais aussi l'état d'esprit qui unit tous les salutistes à la même mission. En outre, cela rappelle au porteur de l'uniforme qu'il appartient à une « nuée de témoins » sans laquelle il ne serait pas là (bref, il ne s'agit pas que de soi),
- l'identification et le repérage, à l'instar des policiers et les militaires qui se distinguent du simple quidam : ce ne sont plus des individus, mais des porteurs d'une autorité et d'une mission au milieu de la foule anonyme.

L'uniformité s'oppose donc au droit à s'habiller « comme on veut » (ce qui est une illusion, puisqu'on suit toujours des codes pour s'habiller). Et l'argument selon lequel l'« uni-forme » serait une caractéristique du XIXe siècle ne tient pas quand on songe que beaucoup d'actions de l'Armée adopte l'uniformité aujourd'hui (T-Shirt Forever ou Action Quartier, gilets jaunes fluorescents de bénévole pour les soupes de nuit par exemple, etc).

Toutefois, on peut penser à Frederick Booth-Tucker (1853-1929 qui implanta l'Armée du Salut en Inde) qui accepta d'adapter l'uniforme à la culture indienne. Mais cela est resté une « adaptation », et non pas une « dilution » de l'uniforme :
- l'uniforme restait repérable et identifiable,
- ce n'était pas un uniforme complètement différent qui n'aurait rien à voir avec l'uniforme standard,
- ça restait « uni-forme » : chaque salutiste indien ne portait pas ce qu'il voulait.

Alors, au lieu de se cristalliser sur des débats un peu simplistes et souvent stériles (« pour » ou « contre » l'uniforme), posons-nous cette question : Voulons-nous toujours garder une certaine uniformité (même minimale) au sein de l'Armée du Salut ?

J'offre ici une piste de réflexion possible : nous pourrions peut-être réfléchir à libérer un peu la forme de l'uniforme (en tout cas au niveau territorial ou d'un poste). Parce que sinon, on risque de créer un deux poids/deux mesures :
- un uniforme standard « inamovible », et
- un non-uniforme où la forme reste complètement arbitraire sans aucune uniformité, aucun standard et aucun règle (T-shirt, polo, ...)

Nous devrions alors nous poser la question suivante : quels sont les éléments fondamentaux de l'uniforme (historiquement le cœur de l'uniforme, c'était les « S »). Dit autrement : si on ne devait garder qu'une seule chose de l'uniforme, que gardon-nous ? (les épaulettes, les S, le képi, la couleur, etc.). A titre d'illustration, les différents uniformes de Frederick Booth-Tucker gardaient toujours un élément clef (je ne suis pas un spécialiste, il faudrait vérifier): des épaulettes (aspect militaire) parfois avec des « S », parfois avec des inscriptions en sanskrit que je suppose assimilées.

La suite au prochain épisode…. Mais n'hésitez pas à réagir.

lundi 23 février 2015

L'Uniforme (3)

Je préviens mon lecteur que cet article sera moins diplomatique que les deux précédents : âmes sensibles, s'abstenir ! Ce que je dénonce dans cet article, c'est une caricature de l'Armée du Salut. Comme toute caricature, elle n'est pas la réalité, mais elle dénonce certaines tendances.

Dans les deux premiers volets, nous avons parlé du message que porte l'uniforme, ainsi que le ton sur lequel il le porte. Nous allons voir maintenant la circonstance de l'uniforme : Où porte-t-on l'uniforme ?

Cela me rappelle un dimanche matin où j'ai vu arriver un soldat en civil portant sur l'épaule une house de costume. Ce soldat se dirige vers les toilettes du poste où il se change et se met en plein uniforme impeccable. Cette anecdote est symptomatique d'un fait : l'uniforme se porte beaucoup plus en interne (salle de culte, bureaux, événements spéciaux, réunions, …) qu'en externe.

William Booth aurait d'ailleurs sûrement dit que le dernier endroit où l'on doit porter l'uniforme est dans le poste, mais qu'il doit surtout être montré à l'extérieur (même si dans les réunions de salut, il était important pour les gens de l'extérieur de reconnaître ceux qui avaient été vus dans la rue auparavant). Quoi qu'il en soit, l'uniforme était fait pour être repéré par les gens de l'extérieur.

Or, les débats actuels autour de l'uniforme occultent un problème majeur : nous avons de moins en moins d'occasions de le porter. Dit autrement, c'est un peu stérile de prêcher l'uniforme à corps et à cri, si c'est pour le mettre simplement le dimanche matin (et encore, dans la salle de culte).

Je suis souvent frappé quand je parle avec des personnes d'autres églises de noter une évolution : Alors que les « vieux » protestants connaissent bien l'Armée du Salut, les protestants en dessous de 60/70 ans la connaissent très peu ; et les personnes en dessous de 30 ans plus du tout. Et combien d'entre nous avons entendu aux marmites : Tiens, ça existe encore l'Armée du Salut ?

Mais, comment pourraient-ils encore nous connaître (autrement que comme une sympathique ONG)? Nous ne sommes plus sur notre terrain : la rue ! Car le terrain du soldat n'est pas les locaux du poste pour s'y divertir, mais la rue pour s'y montrer et y témoigner. En outre, l'uniforme rappelait à celui qui le portait sur le champ de bataille qu'il était en mission, qu'il était porteur d'un message, qu'il ne s'appartenait plus, ni à lui, ni au monde (même s'il vivait et luttait dans le monde, pour le salut du monde).

William Booth avait pour habitude de dire que l'Armée était née dans le plein air et Railton de proclamer : « Notre cathédrale, c'est le plein-air ». Or, nous avons déserté le berceau de l'Armée du Salut : le champ de bataille.

Car tout dans l'Armée doit être centrée sur la mission (le soldat, le poste, l'officier, ...). C'est une "communauté en mission" (titre d'un livre du Commissaire Needham). Toute activité de l'Armée doit être tendue vers l'extérieur, vers la 100e brebis perdue sans berger. Ce qui devrait être le ciment de la communauté salutiste, c'est ce combat vers l'extérieur (et non une pseudo camaraderie autour d'activités et de café, camaraderie qui disparaît bien vite quand survient l'adversaire et le combat spirituel). Le champ de bataille est (ou devrait être) le fondement et le centre de la vie du soldat et du poste.

Or, le poste est devenu un club d'activités, le soldat un consommateur (avec un uniforme) et l'officier un animateur socio-culturel. Et plus on s'enfonce dans ce modèle, plus on perd la notion de champ de bataille, plus on déforme les soldats (y compris les officiers). Et « nos gens » trouvent de plus en plus normal - et parfois exigent - que tout le poste tourne autour d'eux et de leur divertissement (social ou spirituel).

En outre, en dehors de nos postes, l'uniforme est moins visible :
- on se déplace plus souvent en voiture qu'en transports en commun
- on est de moins en moins en uniforme dans les transports en commun ou dans la rue.
- les activités où l'uniforme était « utile » (méthodes d'évangélisation) ont été supprimées sans être remplacées par d'autres.

Paradoxalement, là où l'on porte le plus l'uniforme en dehors de nos postes, c'est dans les événements œcuméniques…. Cela en dit long sur le rôle de l'uniforme aujourd'hui. Si le but, c'est simplement de dire qu'on fait partie de l'Armée du salut, alors supprimons l'uniforme de bureau, cher et pas très pratique, il n'a aucune utilité ! Un simple polo suffit. Et puis, si je poussais le bouchon un peu plus loin, je dirais même que quand nous sommes dans nos locaux, bureaux, voitures, ... porter un uniforme ou un polo pour dire que nous faisons partie de l'Armée n'a pas vraiment d'utilité puisqu'on est dans nos murs et que les gens comprennent bien que nous faisons partie de l'Armée du Salut.

Alors avant de nous interroger sur la coupe et la couleur de l'uniforme de demain, posons-nous cette question : où et quand allons-nous le porter ?

La suite au prochain épisode…. Mais n'hésitez pas à réagir.