lundi 27 avril 2015

Sauver ou Servir (3)

Je n'ai pas pu éditer de nouvel article les deux dernières semaines pour des raisons familiales…  que les lecteurs
veillent bien me pardonner.

Dans les deux derniers articles de cette série, nous avons pu réfléchir sur le sens du slogan salutiste primitif « Sauvés pour Sauver » et notamment sur le sens que l'on pouvait donner à l'expression « Sauver ».

Venons-en maintenant à un autre point : Sauver… mais sauver qui ? Qui est prioritairement visé dans par la mission salutiste ?

Une première réponse pourrait être : « quiconque », car effectivement le message du Salut est destinée à toute la création (Mc 16,15). Toutefois, il y a toujours une stratégie sous-jacente et donc un type de public visé en particulier (sans repousser les autres bien entendu)... ou en tout cas, il devrait y avoir une stratégie en place et je me demande si parfois, on ne manque pas dans l'Armée d'aujourd'hui d'une stratégie clairement définie.

Une autre réponse qui vient automatiquement à l'esprit est de dire que l'Armée a pour vocation de toucher les plus "défavorisés" (d'aucuns parleront plus facilement des "exclus", mais je trouve ce terme trop vague et je pense qu'il faut préciser ce qu'on entend par là). Dans ce type de stratégie, on pense, entre autres, au slogan « l’Église de la rue » en vogue dans les années 90.

Toutefois, cela mérite quelques précisions :
- le but du Fondateur n'a pas été en premier lieu de toucher « les plus pauvres » (au sens où on l'entend aujourd'hui), mais ceux qui étaient le plus loin des églises et de l'annonce de la Bonne Nouvelle de Jésus (ou pour dire les choses autrement, ceux qui étaient en décalage avec les églises établies)
- cela l'a amené à vouloir toucher la classe prolétarienne/ouvrière qui vivait alors dans une misère noire (qu'on a peine à imaginer aujourd'hui) et qui désertait alors les lieux de culte traditionnels (pour diverses raisons qu'il serait trop long à développer dans cet article),
- si vraiment la stratégie de l'Armée est de vouloir toucher aujourd'hui les plus défavorisés, alors il faudrait revoir notre stratégie (méthodes et lieux d'évangélisation, formation des soldats et des officiers, niveau de vie de l'Armée, … )

Aujourd'hui, on se réjouit parfois un peu vite de voir arriver des personnes dans nos salles venant d'autres églises. Mais cela ne devrait pas nous empêcher de se demander quelle population aujourd'hui est le plus loin de l'annonce de l'Evangile.

Mais si l'Armée du Salut a pour vocation de toucher ceux qui sont le plus loin de l'annonce de l'Evangile, il me semble qu'à l'origine, elle avait pour stratégie de toucher, en particulier, les « semblables ».

Je m'explique :  le génie de William Booth ne résidait pas tant dans son talent (exceptionnel) de gagneur d'âmes, mais dans la mise en place d'une méthode, d'un cadre destiné à transformer les nouveaux convertis en convertisseurs, en gagneur d'âmes qui recherchaient le Salut de leurs semblables ; bref, des sauvés-sauveteurs. Une façon de dire : « Ce que tu viens de trouver à la croix, va maintenant en parler à tes amis… ».
Le Fondateur savait que ce qui toucherait le plus sûrement les « inconvertis » ne sont pas les beaux discours, mais le témoignage d'un de leurs semblables… quelqu'un qui vient de leur milieu, de leur misère. C'est pourquoi Catherine Booth (la "Mère" de l'Armée du Salut et femme du Fondateur) disait :
[Nous n'attendons pas d'un nouveau converti] qu'il soit capable de faire deux phrases dans un anglais royal, mais s'il peut dire qu'il est né de nouveau, s'il peut dire qu' « il était aveugle mais que maintenant il voit », alors il fera l'affaire [pour devenir soldat].

Comme le rappelle le Général Bramwell Booth (fils du Fondateur):
Le Fondateur, pécheur d'homme expérimenté, savait comment utiliser le bon appât. C'était dans son plan l'idée d' « utiliser un voleur pour attraper un voleur !». « Sauvé pour sauver » était la devise grandiose qu'il donnait à chaque converti.

Mais laissons William Booth lui-même décrire sa méthode (lors d'une allocution à la Conférence Méthodiste Wesleyenne du Royaume-Uni en 1880) :
Si vous me demandez de vous expliquer nos méthodes, je dirais ceci:
Premièrement, nous n'avons pas pêché dans les eaux des autres, ou essayé de monter une secte rivale. Nous tirons nos convertis des caniveaux, et s'il y a un homme pire qu'un autre, nos officiers se réjouissent d'autant plus du sauvetage de cet homme. Lorsqu'un homme est sauvé, aussi bas qu'il soit, il se lève immédiatement...
Deuxièmement, nous cherchons ces personnes en adaptant nos moyens. Il y a un préjugé très amer, parmi les classes inférieures, contre les églises et les chapelles. Je suis désolé pour cela, je ne l'ai pas créé, mais c'est la réalité. Ils ne veulent pas entrer dans une église ou une chapelle, mais ils iront dans un théâtre ou un entrepôt, et c'est pourquoi nous utilisons ces lieux …
Troisièmement, nous avons mis les convertis à l’œuvre. Dès qu'un homme est sauvé, nous lui apprenons à le dire, et, dans ce témoignage se trouve une grande partie de la puissance de notre œuvre.
Enfin, nous avons réussi à force de travail acharné. Je dis à mes gens que le travail acharné et la Sainteté réussissent n'importe où.
Au fond, cela pourraient être une relecture intéressante des 3 S de l'Armée de Salut : « Sauvés pour Sauver son Semblable ».

La suite au prochain épisode... mais n'hésitez pas à réagir.

lundi 6 avril 2015

Sauver ou Servir ? (2)

Nous avons vu la semaine dernière que la vocation profonde du salutiste était résumée par ce slogan du Fondateur : « Sauvés pour Sauver ».

Mais pourquoi « Sauver » ? Pourquoi ne pas simplement dire quelque chose du genre : « Sauvés pour annoncer/proclamer le Salut » ?

On a d'ailleurs parfois critiqué ce terme « sauver » comme indiquant que c'était le salutiste qui sauvait et non le Christ.

Il est vrai que certains écrits du Fondateur, hors contexte, peuvent prêter à confusion sur ce point. Toutefois, il n'en reste pas moins que la théologie salutiste n'a jamais proclamé un Salut en dehors de Christ. D'ailleurs, les Ordres et Règlements sont très clairs sur la centralité du Christ dans le Salut proclamé : l'Armée du Salut est un groupement de personnes qui ayant accepté Jésus-Christ pour Sauveur et pour Seigneur, se donnent comme objectif commun d'engager leurs semblables à se soumettre à l'autorité du Christ (O&R pour Soldats de l'Armée du Salut, ch 1, Sect 1, § 1).

Toutefois, on peut parfois se demander si l'Armée est toujours au clair sur ce Salut en Jésus seul, notamment avec l'explosion du social de masse, créant - notamment en France - un déséquilibre sensible entre l'action sociale et l'action d'évangélisation.

Quoi qu'il en soit, ce terme de "sauver" semble gêner. Par exemple, dans la stratégie du Territoire France-Belgique 2013-2018, on avait repris la triple mission de l'Armée du Salut telle que l'avait exprimée le Général John Gowans :
- Sauver les âmes,
- faire grandir des Saints,
- Servir l'humanité souffrante.
Mais, chose très intéressante, la formulation de la première mission a été rectifiée : il ne s'agit plus de « sauver les âmes », mais d' « annoncer l’Évangile ».

Y a-t-il une différence entre "sauver" et "annoncer" ? Et bien, j'en vois une de taille : la vocation du Soldat du Salut n'est pas simplement d'annoncer l’Évangile, mais également d'offrir une opportunité d'y répondre, de l'accepter. C'est dans ce sens que l'on peut parler de "sauver" : offrir une occasion de répondre au Salut offert en Jésus-Christ.
Le Major Nigel Bovey, dans son livre sur le banc de la grâce (The Mercy Seat) explique que la prédication salutiste avait - à l'origine - pour caractéristique d'être une prédication de verdict : c'est-à-dire une prédication qui appelait l'auditeur à se positionner clairement face à cette annonce ! C'est « oui » ou c'est « non ».

On peut évidemment mettre en avant des dérives ou de mauvaises compréhensions possibles dans ce type de prédication. Mais il est toujours facile de monter à dossier uniquement à charge… car, a contrario, combien de personnes ont fait une véritable rencontre avec Christ parce qu'on les a justement appelé à se positionner clairement face à l’Évangile de Jésus-Christ ?

C'est en tout cas, mon cas personnel....

Ainsi, la vocation salutiste n'est pas simplement de profiter de chaque occasion de témoignage et d'annoncer une vie nouvelle en Christ (même si ce serait déjà pas mal si chaque salutiste était au clair là-dessus), mais c'est aussi d'offrir à son semblable des occasions de se positionner, de répondre à l'annonce du Salut ; bref des occasions d'entrer dans cette vie nouvelle. Une façon de dire : "ce n'est pas une question abstraite que vous traiterez quand vous aurez le temps, mais une question qui vous est personnellement posée, ici et maintenant : es-tu vivant ou mort ?"

Là encore, comme toute chose, engager son semblable à répondre, ça ne s'invente pas, ça s'apprend, ça s'approfondit, ça s’innove…

Mais peut-être qu'aujourd'hui, nous avons peur de poser cette question. Peut-être que nous préférons rester au témoignage. Peut-être avons-nous peur de la réponse ? Peut-être parfois manquons-nous de foi dans notre message ?

Dans ce questionnement, je me remémore ce verset de Paul : Je me suis fait tout à tous pour en sauver sûrement quelques-uns (1 Co 9,22)