mercredi 30 septembre 2015

Armée du Social (3) : William et Karl : même combat ?

Karl Marx et William Booth
Lorsque les chrétiens veulent se mettre à l'action, ils ont tendance à être obnubilés par des questions secondaires. En effet, souvent la seule question que les chrétiens se posent face à une tragédie est : « que faire ? », ou pire « comment réagir efficacement ? ».

Pourtant, la question fondamentale devrait-être : « Que signifie ce que nous vivons » ; c'est-à-dire que nous devrions tout d'abord être au clair sur l'interprétation à donner aux événements. Or, c'est justement le but de la parole prophétique que de nous conduire dans cette question. En effet, le prophète n'est pas là pour prédire le futur, mais pour interpréter le présent : le prophète nous dévoile ce qui se joue réellement dans les événements. Ce n'est pas une analyse économique, sociale ou politique de la situation, mais c'est le dévoilement de ce qui échappe à l'analyse humaine (en ce sens, la parole prophétique est a-rationnelle).

Or, face au spectacle de l'immense misère de l'est londonien du XVIIIe siècle, deux prophètes se sont levés : William Booth et Karl Marx. Ils ont tous deux eu une parole « prophétique », au sens où ils ont commencé par interpréter les événements auxquels ils assistaient.

Pour faire extrêmement simple, l'interprétation de Karl Marx était que cette misère était due à la domination socio-économique d'une classe (bourgeoise) sur une autre (prolétarienne). Mais en même temps, Karl Marx développe l'idée que l'histoire est traversée par une force qui va créer un monde nouveau qui mettra fin à cette domination (et qui passera nécessairement par un changement révolutionnaire). Cette force dépasse l'action humaine : il n'y a rien à faire d'efficace maintenant, sauf à préparer l'avenir qui se met en place.

William Booth développe quant à lui, une interprétation plus spirituelle : la misère n'est que le résultat du péché qui maintient le monde en esclavage et la population misérable de l'est londonien (qui vit en quelque sorte les prémisses de l'enfer) est la victime collatérale de cette domination. Contrairement à Karl Marx, William Booth ne croit pas au processus de l'histoire mais en Dieu qui agit dans l'histoire et qui a déjà acquis la victoire contre cette domination dans la mort et la résurrection du Christ.

Ainsi, nous aurions tort de considérer que William Booth prêchait une forme de christianisme social qui exhorterait simplement à aider les nécessiteux. Non, il parle de fondamentalement de « délivrance », d'une révolution spirituelle, seule capable de changer réellement les choses. Les chrétiens ont à proclamer (et à vivre) une délivrance des pouvoirs de ce monde qui veulent régner sur nos vies (à commencer par Mammon – le pouvoir de la richesse).

Mais ne prenez pas William Booth pour un vendeur de rêves. Au contraire, il était peut-être encore plus matérialiste que Marx car il appelait les salutistes à  vivre concrètement – dans leur quotidien - les temps nouveaux qu'a ouverts Jésus à la croix et à en payer le prix (l'incompréhension, le rejet, et même parfois la violence).

William Booth appelle donc à vivre de manière « agressive », c'est-à-dire en confrontation avec ces puissances qui veulent diriger le monde en rébellion face à Dieu (comme si Dieu n'existait pas) en proclamant (et incarnant) que leur rébellion et leur pouvoir ont été anéantis par l’œuvre de Jésus-Christ à la croix.

Bien évidemment, les chrétiens ont le devoir de faire œuvre de charité afin de consoler tant bien que mal les vies brisées par les puissances de ce monde, mais en se rappelant que ce ne sont que là que de maigres palliatifs à la douleur alors que la guérison dépend d'une force plus profonde que l'action humaine.

Ainsi donc, l'action salutiste ne devrait pas commencer à vouloir « faire » quelque chose à tout prix mais doit commencer par discerner l'action divine dans l'histoire humaine (ce qui est le propre de la parole prophétique). Sinon, nous sommes conduits à ne pas nous engager dans le bon combat – surtout si nous sommes poussés par le désir de montrer que les chrétiens « font quelque chose ».

Le drame, c'est que l'église (y compris l'Armée du Salut) manque aujourd'hui cruellement d'une parole prophétique. Mais serions-nous prêts à l'entendre alors que nous avons tendance à systématiquement éliminer de nos discours tout ce qui n'est pas considéré comme « audible » ?

lundi 14 septembre 2015

Armée du Social (2)

Cet article, un peu plus théorique que les autres, utilise des réflexions du méthodiste S. Hauerwas et du Major Dean Pallant.
Ma conviction est que la crise identitaire que l'Armée traverse l'empêche d'analyser clairement son action sociale. Comme une grande partie du christianisme occidental, l'Armée a laissé la modernité changer son idée de la foi. En effet, la modernité a enfermé les convictions religieuses dans la sphère privée : c'est une question qui doit rester strictement personnelle et individuelle et qui ne doit surtout pas déranger l'idéologie dominante de la société (quelle qu'elle soit).

Ainsi, nos convictions religieuses n'ont plus vraiment d'influence concrète sur notre marche dans le monde. Au mieux, elle sont reléguées à être les « motivations » de notre action (surtout pour notre action auprès des autres), mais nos convictions n'en déterminent véritablement pas la forme et le but. En conséquence, c'est l'idéologie du monde qui va marquer concrètement notre action… et le pire, c'est que les convictions religieuses deviennent peu à peu une justification de la culture dominante.

Pour dire les choses plus brutalement, nous avons « enfermé » nos convictions religieuses à la porte de notre cœur, c'est le monde qui nous dicte notre façon de marcher et nos priorités, et pour se sentir bien dans sa peau, on dit que nos convictions religieuses sont ce qui nous « pousse » à agir de la sorte. D'ailleurs, la société se fiche de savoir quelles sont nos « motivations », tant que l'on marche selon l'idéologie dominante.

Prenons un exemple, l'idéologie dominante aujourd'hui (qui devient même du fétichisme) ce sont les droits de l'homme (DH). On nous ordonne de nous agenouiller devant ce fétiche sous peine d'être pris pour des barbares sanguinaires (même si l'art 18 qui donne le droit de témoigner publiquement de notre foi est de plus en plus bafoué en France). Et bien, je vais en choquer plus d'un, mais je ne suis pas « droit-de-l'hommiste » ! je suis chrétien. Alors les chrétiens me répondent souvent : on épouse les droits de l'homme justement parce qu'on est chrétien. Et on en revient à ce que je disais tout à l'heure, c'est l'idéologie dominante qui détermine nos actions, nos convictions chrétiennes étant réduites à une pure motivation.

Or, l'idéologie des DH porte une idée de l'homme qui n'est pas celle qui est portée par la Bible. En effet, les DH développent une image de l'homme qui puise sa dignité dans son individualité et ses droits. L'espérance est alors portée par une vision de l'homme comme un pur individu - indépendant des autres - caractérisé uniquement par ses « droits à ».

Or, en tant que peuple de Dieu, nous ne croyons pas que l'homme sera restauré en tant qu' « image de Dieu » par l'imposition des DH. Car on pourrait alors justifier l'utilisation de la violence pour imposer les DH, ce qui est contraire à la marche derrière Jésus qui n'a pas imposé par la violence le Royaume de Dieu. Mais en plus, l'instauration des DH se fait par l'imposition de normes et de procédures, plutôt qu'en une véritable transformation de l'être à commencer par sa relation à Dieu.

En effet, si le monde voit dans l'égoïsme la racine de tous les maux (dont la solution serait l'altruisme), le peuple de Dieu voit l'égoïsme humain comme l'instrument de sa volonté de vivre indépendamment de son Créateur dont la véritable cure commence par la repentance.

Comme le disait William Booth :
Pour avoir un homme profondément sauvé, il ne suffit pas de lui mettre un nouveau pantalon, de lui donner un travail régulier, ou même de lui donner une formation universitaire. Toutes ces choses sont à l'extérieur de l'homme ; et si l'intérieur reste inchangé, vous avez gaspillé vos efforts. Vous devez en quelque sorte greffer sur la nature humaine une nouvelle nature, qui a en elle l'élément du Divin. (Général William Booth, In Darkest England And The Way Out)

Pour le peuple de Dieu, l'espérance du monde, c'est le Christ et non la démocratie ou les DH par exemple (même si, pour le monde, une telle position est pure folie). C'est un point fort qu'il nous faut sans cesse réaffirmer. Nous devons réfléchir à l'espérance que nous portons. Que cherchons-nous exactement en « aidant » matériellement les personnes. La culture dominante nous impose une vision de l'accomplissement humain, d'un homme "restauré", comme ayant un toit, un travail, et de quoi vivre « dignement ». Pour un chrétien, une vie restaurée est avant-tout une vie en Christ, une vie transformée et restaurée par Lui. C'est notre espérance, notre but, notre idéal. Et il est très important de garder cet idéal en tête, lorsque nous déployons une aide matérielle. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas partager certains combats avec d'autres associations non-chrétiennes, mais nous ne sommes pas engagés dans la même guerre, et donc nous ne sommes pas fidèles à la même « divinité ».

Il est donc important que l'Armée soit au clair sur sa vision du monde et sur l'idéal vers lequel elle tend, car aujourd'hui elle a tendance à se faire dicter son action dite "sociale" (et donc ses idéaux sur la restauration de l'homme et du monde) par l'idéologie dominante (y compris les prérogatives de l'état) ; tant sur la forme, que sur le fond.